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La concentration du secteur de la distribution est une chimère

29/10/2018 par Yves Soulabail rubrique Finance - 0 Commentaire

Alexandre Bompard, PDG de Carrefour, était l’invité du Club de l’économie du « Monde » le mercredi 24 octobre 2018. Une question de Philippe Escande et Stéphane Lauer a retenu notre attention sur la « concentration du secteur de la distribution » qui serait devenue indispensable.

Alexandre Bompard donne son avis sur la concentration du secteur de la distribution

Selon les propos rapportés du PDG de Carrefour : « La France a besoin de grands groupes industriels dans ce secteur [NDLR : il évoque ici les distributeurs], notamment parce que nous sommes à l’appui des filières agricole et industrielle de l’agroalimentaire. » Il est vrai que la défense des producteurs laitiers et du monde agricole en général sont de vrais sujets d’actualité.

La comparaison est faite dans l’article avec le marché des États-Unis où Walmart ne ferait face qu’à deux concurrents majeurs et quelques entreprises de taille régionale. La concentration serait donc un moyen nécessaire pour renforcer la capacité de négociation des distributeurs face aux entreprises internationales de production.

Un peu d’histoire du commerce

Il faut déjà se souvenir que le poids des grandes marques sur les linéaires dépend… du choix des distributeurs eux-mêmes !

Ce goût pour les grandes marques, particulier à la France, vient du fait qu’Édouard Leclerc avait obtenu du Général de Gaulle une législation sur le refus de vente. La Circulaire Fontanet sur l’« interdiction des pratiques commerciales restreignant la concurrence » du 31 mars 1960, rédigée sur la table de cuisine de Landerneau, oblige depuis les entreprises de production à vendre à la grande distribution.

Il reste de cette période l’Ilec. Cet Institut de liaisons et d’études des industries de consommation défendait alors les intérêts des grandes marques contre les attaques du breton décidé à augmenter le pouvoir d’achat des français par la vente de gros au prix de détail… La réduction de 20 à 30% qu’il accordait correspondait justement à la marge moyenne des 800.000 commerçants de l’époque que les forces de vente des producteurs efforçaient de démarcher.

Édouard Leclerc n’avait sans doute pas imaginé qu’il allait, d’une part, concentrer le marché dans les mains de quelques marques devenues internationales, et d’autre part, leur permettre de faire fortune en leur donnant cet avantage économique de réduire leurs équipes commerciales de terrain (il ne reste que 110.000 commerces alimentaires aujourd’hui selon l’INSEE).

C’est ce qui explique la différence avec le modèle Allemand, Suisse… où les marques sont moins présentes. Les Allemands, n’ayant jamais bénéficié de cette législation particulière, auront été forcé de négocier face aux grandes marques en leur opposant des marques de distributeurs. On comprend alors mieux l’importance des MDD dans les rayons outre-Rhin.

Les coopératives en Suisse ont également été très vite ouvertes à la production de MDD, dont elles maîtrisaient mieux la qualité. Carrefour en aura d’ailleurs copié le modèle en lançant les Produits Libres en avril 1976.

La concentration du secteur de la distribution pour quoi faire ?

Il n’y a qu’a voir aujourd’hui nos principales entreprises de commerce pour comprendre que la massification des achats n’est pas le seul facteur de succès. Années après années les résultats s’étiolent chez ces grands mastodontes dont les charges avancent plus vites que le volume de marge dégagé.

La massification des groupes n’a pas de sens stratégique en soit, ni de réalité économique d’ailleurs, si elle n’est pas soutenue par la simplicité du modèle de distribution.

Expliquons-nous. Ce qui a fait la force de Carrefour ce n’est pas le supermarché. Ce n’est pas non plus l’hypermarché. Ce qui a fait la force de Carrefour c’est d’abord un modèle de commercialisation et une rigueur de gestion, soutenu par la motivation des équipes. Un distributeur c’est surtout des femmes et des hommes qui, par leur motivation, permettent d’accroître la productivité de chaque salarié.

Courant 1980, en recherche de croissance, Carrefour avait décidé de devenir le premier hard discount de France, avec l’enseigne Ed. Là aussi l’entreprise avait décidé une parfaite autonomie de gestion et une simplicité d’organisation de la nouvelle entité… l’une des clés de la réussite.

  • Costco, qui a subtilisé à Carrefour sa place de 2e distributeur mondial, est la preuve vivante de ces principes. L’entreprise en tire une stabilité du personnel que beaucoup d’enseignes devraient envier.
  • Lidl, Grand Frais, Biocoop… c’est toujours de la simplicité autour d’un modèle unique… Qui de ces enseignes vend d’ailleurs sur Internet ? Ceux qui veulent s’éparpiller tombent dans les méandres de la complexité, mangeant le gain espéré de la massification.

L’omnicanalité est ainsi un leurre que les cabinets de conseil vendent à tour de bras. Le cross-canal ne fait en effet la fortune que des pourvoyeurs de « petits gris », du nom donné aux consultants détachés.

A la place, la culture de la simplicité et de la productivité salariale fait moins parler d’elle mais reste grande pourvoyeuse de rentabilité, de prix bas et donc de gains de parts de marché.

Quel rôle veut-on faire jouer alors à la concentration des distributeurs ?

Si la concentration apporte plus de complexités que de gains, pourquoi l’évoquer chez nos grands distributeurs ? Nous pensons que ceux qui prônent cette concentration ont moins les yeux fixés sur l’avenir de leur propre entreprise, sur les intérêts de leurs clients ou encore sur celui des petits fournisseurs… fussent-ils agriculteurs. Leurs yeux sont ailleurs.

Pour preuve, si la concentration avait un intérêt réel par la masse des points de vente qu’elle rassemblait, aucun PDG aujourd’hui ne déciderait de se séparer en masse de ses propres magasins… C’est le B-A-BA !

Carrefour n’a déjà pas digéré Promodès… que lui faudrait-il encore avaler ?

Il en va de même concernant la protection les agriculteurs contre les multinationales car Carrefour n’a jamais eu besoin de concentration pour mettre en place les filières. L’Ilec ne se prive pas d’ailleurs de retourner l’argument en précisant que c’est « la guerre des prix entre enseignes, [qui est] préjudiciable à leurs fournisseurs comme au revenu agricole » (source).

L’intérêt est donc ailleurs…

De cette manœuvre, via deux nez rouges porteurs de plume, seule une entreprise côté voudrait être la gagnante. De ce jeu de dupe l’autre sera goudronnée. On oublie que du spectacle Colorado et Cassiopée ne seront pas à la fête, alors qu’il ne devrait y avoir que ce sujet sur la table pour relancer les deux entreprises concernées… sinon elles ne vivront que tempête.

valeur bourse carrefour
Carrefour a perdu 19% de valeur en bourse depuis le 18 juillet 2017, prise de fonction d’Alexandre Bompard.


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